Il y a cette scène qui revient souvent.
Un fils, la cinquantaine, assis en face de moi dans le bureau du notaire.
Sa mère vient de mourir. Il confirme son identité, il signe l’acte de notoriété, il écoute la liste des biens qu’il va recueillir.
Et à un moment, comme souvent, il me regarde en posant une question dont il sait pertinemment que je n’ai pas la réponse. Cette fois-ci c’était : « Savez-vous pourquoi elle avait acheté cette ancienne loge de gardien ? » Il n’avait jamais eu connaissance de ce bien.
Vingt ans dans les offices notariaux des Alpes-Maritimes, ça vous apprend beaucoup de choses sur la transmission.
Comment se partage un bien indivis.
Ce qu’est un legs préciputaire hors part.
La différence entre représentation et accroissement (celle-là, même certains notaires la confondent encore, mais chut ).
On y apprend surtout ce qu’un acte notarié ne dira jamais : le prénom du premier amoureux, la recette de la tarte du dimanche, la raison pour laquelle cette photo-là trônait sur le buffet du salon — ou encore pourquoi ce bien.
On règle magnifiquement bien ce que les gens possédaient. On ne dit presque rien de qui ils étaient.
Je me souviens d’une cliente, Mireille, venue régler la succession de son père. Un homme discret, ancien commerçant à Nice, dont elle m’avait dit, en attendant que je prépare les documents : « Il ne parlait jamais de lui. » Puis, dans la même phrase, sans transition : « Mais il chantait tout le temps en travaillant. » Elle ne s’en rendait pas compte, mais elle venait de me raconter quelque chose que l’acte, lui, ne raconterait jamais à ses enfants et petits-enfants sur leur grand-père.
C’est resté. Ces bribes-là (j’en ai des centaines en mémoire), glissées entre deux signatures, pendant que j’imprimais un document ou que j’attendais la validation d’un syndic. Des années de ces fragments accumulés, et un jour la question m’est venue naturellement : et si, au lieu de rédiger seulement ce qui reste d’une vie une fois qu’elle s’est arrêtée, j’écrivais ce que porte cette vie pendant que la personne est encore là pour la raconter ?
J’ai commencé par mon père. Je n’avais aucune méthode, aucun plan de carrière. Simplement, je ne voulais pas être, un jour, cette fille assise dans un bureau notarial en train de répondre « je ne sais pas » à une question sur son enfance.
J’ai appris, avec ce premier livre, que la matière est toujours là. Elle attend juste qu’on lui pose les bonnes questions, dans le bon ordre, avec assez de patience pour accepter aussi les silences.
En réalité, c’est un peu comme dans un acte de succession : il faut remonter la chaîne, retrouver qui vient d’où, comprendre ce qui a été transmis et ce qui, en chemin, s’est perdu.
La différence, c’est le moment où on s’y prend.
Un acte notarié se rédige après.
Une biographie se rédige avant qu’il ne soit trop tard — et c’est, je crois, la seule urgence qui vaille vraiment la peine qu’on s’y attarde.
Biographe professionnelle et rédactrice web SEO certifiée, spécialiste des contenus juridiques, successoraux et immobiliers, diplômée du notariat.